Désindustrialisation de la filière papetière : Copacel tire la sonnette d’alarme
publié le dimanche 26 avril 2026
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La multiplication des fermetures de papeteries au cours des 24 derniers mois, ainsi que la situation fragile de plusieurs sites en ce début 2026, se font la vitrine du mouvement de désindustrialisation de l’industrie française. Lors de sa dernière conférence de presse, Copacel a appelé les pouvoirs publics à prendre rapidement de mesures d’urgence pour sauver la filière « d’un désastre industriel ».
Avec une production papetière française stable à 6,5 millions de tonnes en 2025, l’industrie papetière voit sa consommation reculer de 1,2%, corrélée à une faible activité économique et son chiffre d’affaires baisser de 3% à 5,6 milliards d’euros. C’est dans ce contexte morose, que depuis janvier 2024, le secteur a connu sept fermetures de sites papetiers(sur 81 usines au total en France). Deux entreprises sont en redressement judiciaire tandis que le producteur de pâte Fibre Excellence s’avère être en grande difficulté, engagé dans une procédure de conciliation. Plusieurs autres entreprises présentent des fragilités susceptibles de s’accentuer sous l’effet combiné de la baisse des prix de vente, d’un taux d’utilisation insuffisant des équipements et de la hausse des coûts de production. Une situation qui entraîne des conséquences lourdes en matière d’emplois, de création de richesse, d’aménagement du territoire et de souveraineté industrielle, rappelle Copacel. «Ces fermetures de sites papetiers en France s’expliquent moins par une baisse de la demande que par les difficultés des entreprises françaises à résister à une concurrence internationale de plus en plus intense», a expliqué Pierre Bonnet, directeur général des Papeteries de Vizille et membre du bureau du Copacel.
Un phénomène structurel
Plusieurs facteurs expliquent cette désindustrialisation. Tout d’abord, la baisse de la consommation des papiers graphiques se confirme année après année. Face à la croissance d’autres secteurs comme celui de l’emballage ou de l’hygiène, ce recul reste cependant limité à quelques produits, voire marginal. Un autre phénomène s’avère bien plus impactant : celui d’un déséquilibre croissant entre l’offre et la demande. En effet, sur d’autres segments du marché comme les papiers de spécialité, des surcapacités de producteurs étrangers favorisent l’importation de produits (notamment en provenance de Chine), à des prix parfois inférieurs aux coûts de production observés en France, «avec suspicion de dumping» pour le Copacel. Cette pression est amplifiée, pour certaines catégories de papiers, par les barrières tarifaires américaines, qui redirigent des flux mondiaux initialement destinés aux Etats-Unis vers le marché européen, dont les frontières sont restées largement ouvertes. D’autre part, la France ne parvient toujours pas à améliorer la compétitivité de ses industries «lourdes» (poids de la fiscalité de production, hausse du coût du bois, énergie, complexité administrative), ce qui se traduit par des coûts de production supérieurs à ceux de pays concurrents. «Notre fiscalité de production est trop élevée : CVAE, versement mobilité, hausse de la redevance sur les prélèvements d’eau… viennent peser sur les épaules des industriels. Pour exemple, les redevances eau ont explosé : +294% sur un site Rhône-Méditerranée ou +150% en Indre-et-Garonne», explique Christian Ribeyrolle, président de Copacel.
L’énergie, au cœur de la compétitivité industrielle française
Fortement consommatrice d’énergie pour le fonctionnement de ses machines ainsi que de la chaleur nécessaire à la production de pâte et/ou au séchage des papiers et cartons, la filière papier/carton a vu en 2025 sa consommation d’électricité s’établir à 5 TWh, en léger recul, par rapport à 2024. La consommation de chaleur a, quant à elle, atteint 18 TWh. La part de chaleur issue de combustibles renouvelables a fortement progressé, grâce à la mise en service de plusieurs chaudières biomasse. Ces combustibles représentent désormais 64% du mix chaleur en 2025, contre 62% en 2024, soit un volume de l’ordre de 12 TWh par an. Parallèlement, la consommation de gaz naturel poursuit sa baisse et s’établit désormais à moins de 6 TWh par an (-0,8 TWh par rapport à 2024).
En ce début d’année 2026, la perspective d’une résolution prochaine du conflit en Ukraine demeure éloignée, ce qui limite les chances d’un retour du gaz russe en Europe. Par ailleurs, les tensions au Moyen-Orient, notamment autour du détroit d’Ormuz, accentuent les risques pesant sur l’approvisionnement. Dans ce contexte, une pression haussière sur les prix du gaz semble inévitable. «Une enquête récente auprès de nos membres, portant uniquement sur l’impact du gaz, indique que pour un tiers des entreprises, la hausse représente environ +5% du coût de revient par tonne. En incluant les effets sur les matières premières chimiques et le transport, l’impact réel serait plutôt de l’ordre de 10% pour certaines entreprises», analyse Paul-Antoine Lacour, délégué général de Copacel. À cela s’ajoute la perte d’un avantage qu’avait la France en matière de fourniture d’énergie (la fin de l’ARENH, le 31 décembre 2025, expose les entreprises à la volatilité des prix, alors même que les coûts de production du parc nucléaire sont quasiment stables). «Cette disparition de l’ARENH marque la fin d’un des rares avantages qu’avaient en France les industries électro-intensives», ajoute François Bru, directeur général de Blue Paper et membre du bureau du Copacel.
Le coût des matières premières en jeu
Le bois représente environ 50% du coût de revient des producteurs de pâte. En 2025, les réceptions de bois de trituration ont reculé à 5,8 Mt (-6,1%), corrélées à la baisse de production de pâte. Le prix du bois de trituration a atteint l’indice 172 (base 100 en 2012), soit +72% en treize ans. Si la forêt française croît en surface et en volume, la récolte stagne. Plusieurs facteurs en cause selon Paul-Antoine Lacour : «du bois normalement destiné à la pâte est réorienté vers la production d’énergie via des subventions publiques. A cela s’ajoute une pression sociétale croissante contre la valorisation économique de la forêt (débats sur les coupes-rases, gestion proche de la nature)».
Même constat pour la pâte à papier, produit papetier le plus internationalisé. La Chine domine la consommation mondiale, mais ses importations diminuent : de ~10 Mt il y a quelques années à
6-8 Mt aujourd’hui, avec des projections de forte réduction à venir. L’Europe et l’Amérique du Nord ont vu leur consommation régresser en 2025. Cependant, les prix affichés (NBSK résineux, eucalyptus feuillus) sont trompeurs : les rabais appliqués vont de 40% à 60%, et ils augmentent d’année en année. La hausse de la consommation mondiale a été inférieure aux nouvelles capacités, notamment en Amérique du Sud, entraînant une offre surabondante et une baisse des cours — particulièrement sur la pâte de feuillus. Les usines sud-américaines ont une taille 3 à 4 fois supérieure aux usines européennes standard, générant d’importantes économies d’échelle. Combinées à la hausse du bois, ces pressions ont fortement dégradé la rentabilité des usines de pâte françaises. «La survie des huit usines de pâte restantes en France dépend d’une amélioration de la compétitivité et d’une diversification vers l’électricité verte, les biocarburants et les bioproduits. Si des correctifs ne sont pas apportés rapidement, des désastres industriels sont à anticiper», annonce François Vessière, directeur des ventes de Fibre Excellence et membre du bureau du Copacel.
Copacel appelle à la mise en œuvre rapide de mesures
Face à ce constat, l’organisation professionnelle demande aux pouvoirs publics des mesures fortes en faveur de la réindustrialisation de la filière cartontant sur le plan national que communautaire : renforcement des dispositifs de protection du marché européen ; réduction de la fiscalité de production ; valorisation de l’avantage compétitif du parc électronucléaire français (dispositif «post-ARENH») ; développement d’une politique forestière davantage orientée vers sa fonction économique ; simplification du cadre réglementaire (REP, PPWR, RDUE) ; adaptation des exigences environnementales aux capacités d’investissement des entreprises (redevance eau, quotas de CO2). «Face aux risques croissants pesant sur la pérennité de nombreux sites, il est urgent de mettre en œuvre une politique industrielle ambitieuse au service de la compétitivité de notre industrie et de la souveraineté de notre pays», conclut Christian Ribeyrolle.