Réemploi : l’Europe peut-elle enfin passer du pilote au déploiement industriel ?
posted Saturday 28 February 2026
Par Gildas Bouilly (à gauche), pdg d’Eternity Systems, et Ulysse Revat-Dontenwill (à droite), responsable des affaires publiques de New Era
L’Europe appelle au réemploi depuis plus de dix ans. Les citoyens l’attendent, les pouvoirs publics l’encouragent, les entreprises le testent. Pourtant, sur le terrain, les volumes restent faibles et les infrastructures encore embryonnaires.
La France illustre bien ce décalage : pionnière avec la loi AGEC, elle s’était fixée des objectifs ambitieux (5% de réemploi d’ici 2023 et 10% d’ici 2027) … mais n’a atteint qu’environ 2,2% en 2023 et 1,82% en 2024, selon les données de l’Ademe portant sur le réemploi des emballages ménagers et de certains emballages de transport. À l’échelle d’un pays de 68 millions d’habitants, cela représente des millions de contenants qui pourraient être réutilisés mais finissent, faute de solutions industrielles suffisantes, dans la filière du déchet.
Le constat est partagé partout en Europe. En Espagne, les projets se multiplient mais restent cantonnés à des pilotes locaux. En Belgique, les acteurs attendent une impulsion réglementaire pour investir dans des centres de lavage modernes. En Allemagne, seuls les emballages boisson disposent aujourd’hui d’un modèle pleinement opérationnel. Partout, les mêmes questions reviennent : qui finance ? Qui standardise ? Quel niveau d’obligation s’applique à quel secteur ?
C’est précisément là que le PPWR (Packaging and Packaging Waste Regulation), une nouvelle législation européenne sur les emballages et les déchets d’emballages, change la donne. Pour la première fois, un texte européen pose des obligations claires : 40% de réemploi pour les emballages de transport (et 100 % pour les opérations réalisées au sein d’un même État membre ou au sein d’une même entreprise ou entreprise liée), 10% pour les emballages groupés et 10% pour les boissons d’ici 2030. Ce ne sont plus des recommandations ni des trajectoires théoriques, mais des seuils qui obligent chaque acteur – industriel, logisticien, distributeur, metteur en marché – à planifier des investissements et réorganiser le modèle. La différence est majeure : un cadre commun permet enfin d’imaginer des sites de lavages standardisés à l’échelle européenne, des standards partagés et des volumes capables de rendre les modèles économiques viables.
L’expérience française fournit un enseignement précieux : sans règles d’application claires, sans sanction en cas de non-respect et sans reporting transparent, les ambitions peinent à se traduire dans les faits. La loi AGEC a amorcé le mouvement, mais des volumes encore trop faibles et l’absence d’engagement clair des metteurs en marché freinent la mise en place d’infrastructures industrielles dédiées au réemploi. Le PPWR aura le même destin… à moins d’être accompagné de mécanismes d’application solides et d’un soutien financier à la hauteur, notamment dans la future Circular Economy Act.
Sur le terrain, pourtant, les opérateurs sont prêts à accélérer. Eternity Systems, par exemple, a élargi ses activités bien au-delà du lavage de caisses pour la grande distribution. L’entreprise traite aujourd’hui des contenants alimentaires en plastique, verre ou inox, opère des solutions pour le transport et développe des projets structurants comme Buddie Pack ou la joint-venture Re-uz for Eternity. Ces évolutions demandent des sites de lavages plus grands et plus nombreux, une logistique plus fine et une visibilité sur quelques années – ce qu’aucune réglementation nationale, seule, ne peut garantir.
Le potentiel industriel est immense. Une filière du réemploi à l’échelle européenne représenterait des milliers d’emplois non délocalisables, des investissements dans les territoires, des économies de matières premières et une dépendance moindre vis-à-vis des importations d’emballages à usage unique fabriqués à partir de matières premières vierges.
Elle offrirait aussi un avantage compétitif aux entreprises capables de structurer des centres de lavage multi-pays ou des plateformes logistiques interconnectées.
Le PPWR donne enfin un cap clair. Mais sa réussite dépendra de la transition entre déclarations d’intention et décisions d’investissement. L’Europe a l’opportunité rare de transformer un objectif environnemental en filière industrielle. Encore faut-il que le cadre soit suffisamment stable pour que les entreprises puissent bâtir des infrastructures, et suffisamment exigeant pour que les retards ne deviennent pas la norme.
Le réemploi n’est plus un geste militant ni un simple sujet RSE. C’est un choix stratégique qui peut faire émerger une industrie européenne nouvelle. Si le PPWR est appliqué avec cohérence, cette industrie peut devenir une réalité. Sinon, il restera un catalogue d’ambitions sans usines pour les faire vivre.