CDMO françaises : un sursaut, coûte que coûte !
posted Friday 30 October 2026
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Les façonniers pharmaceutiques (CDMO, Contract Development and Manufacturing Organisations), qui assurent la mise en forme galénique des médicaments jusqu’à leur conditionnement et la libération des lots, sont à bout de souffle, alerte leur syndicat, CDMO France, qui réclame un sursaut pour préserver le tissu industriel et l’indépendance sanitaire. Alors que le contexte géopolitique reste incertain et que la concurrence entre pays pour attirer l’innovation est attisée par la clause de la «nation la plus favorisée» (MFN) de Donald Trump, une étude de la DGE dresse un constat en demi-teinte du secteur. Ces maillons clés de la chaîne de soins n’en continuent pas moins d’investir dans leurs lignes de production et de conditionnement pour se diversifier, gagner en compétitivité et trouver des relais de croissance, notamment à l’export.
Les façonniers pharmaceutiques fabriquent et conditionnent une boîte de médicament sur trois vendue en France. Pourtant, ces industriels restent méconnus, et leur contribution à la souveraineté sanitaire encore peu reconnue. En juin 2026, la Direction générale des entreprises (DGE) a publié une première cartographie des CDMO françaises (Delpharm, Fareva…). Elle dépeint un «maillon industriel structurant mais hétérogène» : 82 sites représentant 57% des capacités françaises de produits finis, 17 800 emplois industriels et 3,3 milliards d’euros de chiffre d’affaires, dont 57% à l’export. Ces chiffres recoupent ceux de l’étude Xerfi de juin 2025 : en trente ans, sous l’effet de la rationalisation de l’outil industriel des big pharma, une quarantaine d’opérateurs (dont une quinzaine de groupes français et étrangers qui concentrent l’essentiel de l’activité) ont repris une cinquantaine d’usines. Ils détiennent aujourd’hui près de la moitié des sites de formulation et de conditionnement du pays.
Déséquilibre
Si le tissu est diversifié, la DGE pointe un déséquilibre. D’un côté, des surcapacités sur les formes orales solides ou liquides non stériles et les biomédicaments, avec des taux d’utilisation bas, des volumes volatils et une forte pression sur les prix. De l’autre, des capacités saturées pour les injectables stériles, les formes hospitalières et les principes actifs hautement puissants (HPAPI) : investissements lourds, compétences rares et exigences réglementaires découragent les nouveaux entrants et entretiennent la dépendance à l’étranger pour les formes complexes.
Sur le plan financier, 73% des CDMO réalisent moins de 60 M€ de chiffre d’affaires. Les producteurs de médicaments matures dégagent un EBE de 6%, quand les profils plus innovants affichent -11% pour un endettement de 47%. Les plus résilients ? Les sites hybrides, qui combinent les deux activités (11% d’EBE, 10% d’endettement moyen). Les freins, eux, sont bien identifiés : prix des matières premières en hausse de plus d’un tiers depuis 2020, coût horaire du travail supérieur de 32% à la moyenne européenne, pression tarifaire sur les médicaments matures et génériques, mise en conformité coûteuse avec l’Annexe 1 des BPF européennes pour les injectables, délais de l’ANSM (demandes d’AMM, approbation des essais cliniques), exigences environnementales (PFAS, DERU,…) et tensions sur certains métiers (conducteurs de ligne, techniciens de maintenance, pharmaciens…), sur fond de déficit d’attractivité et de besoins de formation.
Seule éclaircie : «le fait que la DGE recense désormais les savoir-faire et les capacités disponibles pour orienter la commande publique montre un début de prise de conscience», relève Bertrand Lasserre, vice-président de CDMO France.
« Les CDMO ne vont pas bien »
Directeur général de Thépenier Pharma & Cosmetics, Bertrand Lasserre ne mâche pas ses mots. «La réalité est que les CDMO ne vont pas bien : de très nombreux sites ne sont pas rentables. Et cela ne date pas d’hier !», lance-t-il au nom du syndicat CDMO France (28 adhérents, 81 sites). En cause, des médicaments matures remboursés dont les prix de marché fixés par le CEPS ne sont plus compatibles, en France, avec les réalités économiques des fabricants : «Les membres de CDMO France produisent 3,5 milliards de boîtes pour un CA de 2,8 milliards d’euros. Soit 80 centimes la boîte en prix fabricant hors taxes. L’équation n’est plus résoluble. Le tandem le plus courant : génériqueurs + CDMO est laissé sans solution et sans réelle perspective de rentabilité».
Les conséquences sont visibles : sites en redressement, importations parallèles, ruptures d’approvisionnement et, selon le Leem, 690 arrêts de commercialisation effectifs en 2025, majoritairement des médicaments d’intérêt thérapeutique majeur (MITM), essentiels au quotidien. Les formes sèches, qui concentrent la majorité du marché et représentent un segment ultra-concurrentiel, affichent une «rentabilité extrêmement faible ou nulle» ; le liquide et le pâteux «s’en sortent à peu près» grâce aux volumes de l’OTC. Même les sites stériles à forte valeur ajoutée ne réalisent pas «la rentabilité qu’ils devraient dégager». Quant à la réglementation toujours plus exigeante, elle grève les budgets : «une partie très significative des investissements des CDMO est consommée par la conformité avant d’aller à la compétitivité : automatisation, robotisation, IA, etc.».
Investissements et diversification
LLes sites n’en continuent pas moins d’investir, souvent dans des technologies où le conditionnement primaire fait la différence. À La Chaussée-Saint-Victor (41), CDM Lavoisier (130 salariés, 20 M€ de CA) a modernisé cet hiver sa ligne de flacons en verre de 50 ml à 1 litre (remplissage, bouchage, capsulage), qui complète ses ampoules verre et ses deux lignes Blow-Fill-Seal pour ampoules plastique. Ces flacons injectables servent à la réhydratation, la nutrition parentérale et de nombreux traitements intraveineux vitaux. «Ce sont les premiers maillons du soin. Peu d’acteurs en Europe maîtrisent ce savoir-faire sur ces volumes», souligne Pascal Lefort, directeur du site. À la fois «exploitant, avec une vingtaine d’AMM au portefeuille, et façonnier pour des tiers», l’entreprise «vise de nouveaux partenariats avec des clients à la recherche de savoir-faire et de capacités industrielles» et se tourne vers l’international : «96 rendez-vous en trois jours» au CPhI Francfort 2025.
Delpharm, l’un des cinq premiers CDMO mondiaux, a inauguré à Saint-Rémy-sur-Avre (28) une ligne de remplissage stérile conforme à l’Annexe 1. Cet investissement de 37 M€, dont 10,4 M€ d’aide publique, ajoute 45 millions de flacons de 2 ml par an, sur des formats de 2 à 100 ml, à la cadence de 24 000 flacons/heure. Le groupe a aussi repris le site de poches de perfusion de Mouvaux (ex-Carelide) et sécurisé la production de corticostéroïdes à Lille. À Dijon, il expérimente avec l’Université Bourgogne Europe et l’EBI le projet ACVmed, qui analyse le cycle de vie d’un procédé de fabrication pour en réduire l’empreinte carbone. «ACVmed va nous permettre d’expérimenter des solutions pratiques et de former nos équipes à la décarbonation de nos processus industriels afin de les transposer sur l’ensemble de nos sites», explique Mehdy Belbachir, directeur du site dijonnais.
À Auxerre (89), Galien Macors (180 salariés) a consacré plus de 14 M€ depuis 2022 au renouvellement de ses équipements. L’arrêt du Movicol, produit historique transféré dans les usines de Norgine Pharma, l’a poussé à accélérer sa diversification. Une stratégie qui a convaincu Mayoly de relocaliser à Auxerre la Colchicine 1 mg, jusqu’alors fabriquée en Roumanie : trois millions de boîtes par an sortiront de l’unité confinée OEB 5 à partir de 2027. «La sous-traitance ne consiste plus seulement à fournir des produits dont les donneurs d’ordre ne veulent plus. Elle doit permettre d’aller vite, de sécuriser les choix et de prévenir les difficultés», résume Éric Manso de Zuniga, directeur du site.
Le projet le plus spectaculaire se trouve à Gannat (03), où Unither Pharmaceuticals investit 140 M€ dans une nouvelle unité de 20 000 m² principalement dédiée aux Laboratoires Théa. Le site produira les flacons multidoses stériles sans conservateur et unidoses nécessaires à plus de 50 millions de traitements ophtalmiques par an à partir de 2028. «Dans notre industrie, créer de nouvelles capacités prend plusieurs années. Il faut donc investir avant que la demande ne soit totalement matérialisée», justifie Éric Chesnel, directeur commercial et marketing d’Unither, qui observe chez ses clients «une volonté de sécuriser davantage les approvisionnements, avec des productions plus proches des marchés». À ses yeux, «le CDMO sera de moins en moins un simple fournisseur de capacités et, de plus en plus, un partenaire industriel de long terme».
A Vouvray, les Laboratoires Chemineau, spécialisés dans les formes liquides et pâteuses, engagent 10 M€ d’ici 2028 pour porter leur production de 200 000 à 350 000 flacons, tubes et aérosols par jour. Leur feuille de route repose sur quatre axes : une activité hautement active (high potent), la production de lots cliniques, les produits à base de CBD à usage thérapeutique et, au-delà, un rôle de partenaire de l’innovation pour les laboratoires et les biotechs. Chemineau développe ainsi avec Cyrius Brain une nouvelle formulation neurologique brevetée contre la maladie de Parkinson. L’ambition, selon son directeur général Fabien Hideux : «donner à l’usine une véritable valeur ajoutée et nous différencier dans notre métier de CDMO».
La profession réclame des actes
Parmi les défis, il y a aussi le numérique que Xerfi range parmi les trois défis majeurs du secteur avec la sécurisation des approvisionnements et la décarbonation. L’IA apporte déjà de nouvelles opportunités d’optimiser les procédés, au travers de l’innovation, la maintenance prédictive, l’automatisation documentaire de bon nombre de tâches, liées aux fonctions supports ou encore à du contrôle qualité en temps réel, sous condition de protection des données.
Reste l’essentiel : le prix du médicament. «Une variable indispensable à aligner a minima sur l’inflation et préférablement sur une moyenne européenne, en particulier pour revaloriser les médicaments matures», avance Bertrand Lasserre. Pour sauver le tissu industriel, CDMO France plaide pour un crédit d’impôt production qui reconnaisse la valeur ajoutée du «made in France» et/ou l’instauration de barrières douanières pour les médicaments fabriqués selon des normes non-conformes aux exigences européennes, la séparation de l’enveloppe du médicament de celle du reste des composantes du budget de la santé, une loi de programmation à cinq ans (comme pour le secteur national de La Défense), pour donner de la visibilité aux dirigeants et aux investisseurs, qui se détournent progressivement du marché français de la santé et une priorité aux producteurs locaux dans la commande publique hospitalière. «On était la première industrie en Europe en 2000, on est devenu la sixième», rappelle-t-il. Et la France ne capte pas davantage la production de l’innovation : «sur 448 AMM européennes délivrées entre 2021 et 2025, seules 9,8% ont un site de production en France, contre 29,2% en Allemagne. Une réaction immédiate des pouvoirs publics est indispensable pour sauver l’industrie française du médicament !», conclut le porte-parole de CDMO France.