Produits ophtalmiques : des gestes et une galénique pensés pour l’observance
posted Monday 31 August 2026
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Porté par le vieillissement de la population, la hausse des pathologies chroniques de l’œil et l’arrivée de nouvelles thérapies biologiques, le marché mondial des médicaments ophtalmiques devrait croître de 6 à 8% par an d’ici 2030, selon MarketsandMarkets*. Cette dynamique stimule aussi les emballages et systèmes d’administration ophtalmiques, un marché estimé à près de 10,6 milliards de dollars en 2025, et attendu à 21,9 milliards en 2030 (+15,5% par an). Les priorités des fabricants de flacons, compte-gouttes et seringues préremplies, comme Unither, Gerresheimer, Aptar Pharma, Berry Global et West Pharma, sont nombreuses : précision du dosage, maintien de la stérilité, formats multidoses sans conservateur, meilleure observance et réduction de l’impact environnemental.
« Le vieillissement de la population, l’exposition croissante aux écrans et la progression du diabète de type 2 nourrissent aujourd’hui le développement de pathologies oculaires chroniques, de la sécheresse au glaucome en passant par la DMLA et la rétinopathie diabétique», souligne Natalia Servol, directrice monde business ophtalmique chez Unither. Pour elle, cette évolution renforce un enjeu central : l’observance. «30 à 50% des patients ne bénéficient pas pleinement de leur traitement, en grande partie à cause de difficultés d’administration», rappelle-t-elle. Les formes topiques restent donc très présentes dans les nouveaux développements, car elles demeurent moins contraignantes pour les patients.
Unither travaille le couple formulation-device dès l’amont
Les attentes des laboratoires évoluent également. Ils ne recherchent plus seulement un façonnier, mais un partenaire capable d’intervenir dès les phases précoces, d’anticiper les difficultés galéniques, de proposer des solutions de délivrance adaptées et d’industrialiser rapidement, sans compromis sur la qualité. Cette demande s’accompagne d’un besoin accru de flexibilité : petits lots cliniques, adaptation rapide des procédés, formulations complexes, émulsions, gels ou molécules sensibles.
Si le collyre classique reste incontournable, ses limites sont bien connues : drainage naso-lacrymal, faible biodisponibilité précornéenne et erreurs de geste. Les formats évoluent donc vers le multidose sans conservateur, la libération prolongée et les systèmes gélifiants in situ. Unithera ainsi développé une plateforme sol-gel, basée sur une formulation liquide à l’instillation, qui se gélifie au contact des conditions physiologiques de l’œil. L’objectif est d’augmenter le temps de contact, d’améliorer la biodisponibilité, de réduire la fréquence d’administration et rester compatible avec des formats multidoses sans conservateur.
Cette approche traduit un changement de méthode : travailler dès l’amont sur le couple formulation-dispositif, plutôt que de sélectionner le packaging en fin de développement. C’est le sens de la collaboration engagée avec Nemera autour de la plateforme Novelia®, afin d’assurer la compatibilité formulation-device, les études d’extractibles et relargables, ainsi que la validation microbiologique. Les deux partenaires travaillent aussi sur des configurations adaptées aux petits volumes cliniques, afin de répondre aux besoins des phases précoces.
L’investissement d’Unither dans son centre R&D de Bordeaux, équipé d’un isolateur stérile GMP et d’une zone pilote dédiée aux petits lots ophtalmiques, s’inscrit dans cette logique. «Notre partenariat avec SeaBeLife, engagé sur le développement d’un gel ophtalmique pour traiter l’atrophie géographique, une forme grave de DMLA sèche, illustre notre capacité à accompagner des biotechs dès les phases où les choix galéniques sont encore ouverts», ajoute Natalia Servol. L’intégration du portefeuille Carragelose avec Eyeleen positionne également Unither sur des produits OTC en nom propre dans la sécheresse oculaire.
Gerresheimer vise le microdosage et la réduction des particules
Dans les traitements injectables ophtalmiques, les laboratoires recherchent des emballages primaires stériles, compatibles avec des biomédicaments sensibles et capables de garantir une administration de très faibles volumes. «Ces pathologies sont traitées par l’injection de traitements anti-VEGF sensibles, de corticostéroïdes ou d’antibiotiques, ce qui stimule la demande en emballages primaires stériles à haute performance, notamment pour les injections intravitréennes, qui nécessitent de très faibles volumes de 20 à 100 µL», analyse Philip Bortner, chef de produit monde seringues chez Gerresheimer.
Les seringues en verre et en COP prêtes à remplir remplacent progressivement l’approche traditionnelle consistant à transférer le médicament d’un flacon vers une seringue standard. Elles simplifient le flux de travail et limitent les risques d’erreur, de contamination et d’imprécision du dosage. Gerresheimer mise notamment sur ses seringues prêtes à remplir Gx® Elite sans huile de silicone, conçues pour les médicaments sensibles à base de protéines, susceptibles de s’agréger. L’absence de silicone réduit le risque de particules, tandis que la précision du corps de seringue et le marquage visuel de la dose contribuent à limiter le volume résiduel et à favoriser le microdosage.
Le groupe développe également un système de seringue préremplie à dosage de précision, destiné à réduire la variabilité du volume administré lors des injections intravitréennes. Testé avec des professionnels de santé et des experts en rétinologie, ce concept vise à améliorer l’ergonomie, à gagner du temps au bloc opératoire, à limiter les risques de sous-dosage ou de surdosage et à réduire le gaspillage de médicaments à forte valeur.
Les traitements topiques constituent un autre axe d’innovation. «Les collyres conventionnels délivrent généralement 30 à 50 µL par goutte, alors que la surface oculaire ne retient qu’environ 7 à 10 µL», souligne Lidia Muszynska, chef de produit ophtalmique et parentéral chez Gerresheimer. Pour mieux adapter le conditionnement à cette réalité physiologique, l’entreprise développe des systèmes compte-gouttes capables de délivrer des gouttes plus petites et mieux contrôlées, de l’ordre de 20 à 25 µL. «L’objectif est de réduire les pertes, d’améliorer la précision du dosage et de soutenir l’efficacité du traitement», précise-t-elle. Gerresheimer travaille aussi sur des flacons plus ergonomiques, facilitant la préhension et réduisant la force nécessaire à l’administration, notamment pour les patients âgés ou à dextérité limitée.
Aptar Pharma renforce son offre pour le multidose sans conservateur
Avec plus de 500 références sur le marché, Aptar Pharma positionne son offre de solutions d’administration ophtalmiques comme une plateforme de référence, en particulier pour les formulations multidoses sans conservateur. Pour Gael Touya, président d’Aptar Pharma,
trois axes structurent les développements : la précision du dosage, la sécurité microbiologique et l’expérience patient.
Parmi les nouveautés, Beat the Blink™ a été conçu pour devancer le réflexe de clignement. Le système repose sur une délivrance horizontale de la goutte, qui évite au patient d’incliner la tête et limite les erreurs de ciblage ou les administrations incomplètes. Destiné aux formulations sans conservateur, le dispositif associe protection de la formule par joint d’étanchéité au niveau de l’embout, nouveau design de flacon et de ventilation, mesures de sécurité microbiologique et sécurité enfant. Compatible avec un large éventail de formulations ophtalmiques, cette technologie fait actuellement l’objet d’un partenariat exclusif avec Bausch + Lomb, avec une commercialisation prévue après les phases de développement et d’industrialisation, estimées entre 24 et 36 mois.
Aptar Pharma met aussi en avant son Ophthalmic Squeeze Dispenser (OSD), compte-gouttes multidose sans conservateur basé sur une technologie mécanique Tip-Seal. Développé sans conservateur, ions argent ni revêtement de surface, ce système vise à préserver l’intégrité microbiologique des formulations sensibles. La technologie a été évaluée par des tests de provocation microbienne simulant des conditions réelles d’utilisation, chaque formulation client nécessitant toutefois des essais complémentaires.
Le portefeuille comprend également les pompes Advanced Preservative Free et Advanced Preservative Free PLUS, destinées aux applications nasales, topiques, orales et ophtalmiques. Ces systèmes assurent une protection microbiologique par des moyens mécaniques et un chemin de fluide sans métal.
Des défis communs : stérilité, efficacité et durabilité
Les développements illustrent la forte évolution du marché ophtalmique encore de niche dans l’industrie pharmaceutique, mais très exigeant pour l’emballage. Le premier défi reste l’efficacité de la délivrance. «Les collyres conventionnels ont une biodisponibilité précornéenne généralement inférieure à 5%, le reste étant éliminé par le drainage ou dilué dans le film lacrymal, indique Natalia Servol. Améliorer cette biodisponibilité permet d’augmenter l’efficacité clinique sans augmenter la dose, donc de limiter les effets indésirables. Les principales pistes d’innovation portent sur les systèmes à libération prolongée, la vectorisation et les formes gélifiantes».
Autre enjeu : la stérilité en conditions réelles d’utilisation. «Si elle est bien maîtrisée à la production, le défi est de la maintenir pendant toute la durée d’utilisation chez le patient, notamment pour les formats multidoses sans conservateur. Dans
ce cas, la performance du système anticontamination du dispositif est déterminante, au même titre que la formulation», poursuit Natalia Servol.
Les systèmes combinant formulation et dispositif imposent aussi d’anticiper les contraintes réglementaires. «L’intégration d’un composant device introduit des exigences supplémentaires, notamment dans le cadre du règlement européen MDR. Cela implique d’anticiper très en amont les contraintes de développement et de validation», décrit-elle.
Enfin, la durabilité devient incontournable. «Les contenants plastiques offrent un haut niveau de sécurité microbiologique, mais leur impact environnemental est réel. L’enjeu est de développer des alternatives – matériaux biosourcés, recyclabilité, réduction du plastique et des composants des flacons – sans compromettre la stérilité ni la stabilité des produits», conclut Natalia Servol.